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Il y a 96 ans, l’exploit contesté d’un descendant québécois au Mondial

12 hours ago 5

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Le 17 juillet 1930, il y a 96 ans jour pour jour, un Américain du nom de Bertrand Patenaude inscrivait trois buts lors de la toute première Coupe du monde organisée par la FIFA. Son exploit – qui a mis des décennies à être reconnu officiellement par la fédération internationale – fait encore la fierté de la famille Patenaude, aux racines bien québécoises.

Presque un siècle plus tard, le petit-fils de Bertrand Patenaude, qui porte le même nom, enseigne aujourd’hui à l’Université Stanford, en Californie. Il sourit quand il voit la nouvelle place qu’occupe le soccer dans la vie de ses élèves, soudainement pris d’engouement pour un sport autrement plutôt marginal, aux États-Unis.

Quand le cours se termine et qu’un match est en cours, la première question qu’on se pose, c’est quel est le pointage?, raconte-t-il en entrevue à Radio-Canada Sports.

D’usage, il garde plutôt confidentiels les exploits de son grand-père paternel. Mais devant la frénésie provoquée par le plus grand tournoi de la planète, il ne peut s’empêcher d’un peu le mettre de l’avant. Je leur demande : ‘‘Savez-vous qui a été le premier à inscrire un triplé dans un Mondial? Faites une recherche sur Google, pour voir.’’

Et là, le nom de Bertrand Patenaude sort. Leur première question, c’est : "Pour quel pays il jouait?" Parce que les succès des États-Unis sur la scène internationale sont assez récents.

Les élèves sont incrédules et ne peuvent concevoir que les États-Unis ont participé à la toute première édition de la Coupe du monde, mais ce fut bel et bien le cas. En grande partie grâce à des joueurs immigrants. Dans la formation, on retrouvait quatre Écossais, un Anglais et… un Bertrand Patenaude, aux origines québécoises.

Celui-ci est né aux Massachusetts, de deux parents québécois ayant immigré aux États-Unis, à Fall River. Cette ville industrielle prospérait grâce à ses usines de textiles, dans lesquelles travaillaient de nombreux immigrants.

C’est comme ça que le soccer est entré dans la vie de Bertrand Patenaude. Les usines ont attiré une forte immigration portugaise, et aussi beaucoup de Canadiens français qui sont descendus chercher du travail, explique le professeur en histoire et relations internationales.

Bertrand Patenaude, lui, travaillait plutôt comme peintre en bâtiment. D’ailleurs, son petit-fils le connaissait d’abord et avant tout comme un peintre, et non pas comme un joueur de soccer. Quand j'ai grandi dans le Massachusetts, dans les années 1960, on jouait au football américain, au basketball, au hockey et au baseball, mais le soccer n'existait tout simplement pas. Mon grand-père était peintre en bâtiment, et il avait la réputation d’être le plus rapide et le plus efficace de tous.

Mais sa réputation dépassait largement les cadres des maisonnées.

Leona, l’épouse de Bertrand Patenaude, premier du nom, n’est décédée que récemment, à 104 ans. Elle a transmis plusieurs anecdotes à son petit-fils. Elle disait que dans les années 1930, chaque fois qu'ils allaient voir un événement sportif, il était accueilli comme une véritable célébrité. Qu’ils avaient été présentés avant un match des Flyers de Philadelphie, et que toute la foule s’était levée. C'était une figure marquante, même s'il n'a jamais vraiment gagné d'argent avec ça.

Il s'adresse à la caméra devant une bibliothèque, dans son bureau.

Bertrand Patenaude en entrevue avec Radio-Canada

Photo : Radio-Canada / Kéven Breton

L'enseignant à l’Université Stanford n’a pris conscience de l’aura entourant son grand-père qu’après son décès, à ses funérailles – lorsqu’un contingent d’équipiers s’y sont présentés.

Le véritable tournant pour mon frère et moi a eu lieu à la mort de mon grand-père, au salon funéraire. Bon nombre de ses anciens coéquipiers sont venus. Ils nous ont fait asseoir. Nous étions de jeunes adolescents, mais nous avions les yeux grands ouverts en voyant ces hommes parler du bon vieux temps et des années de gloire.

Ils se sont adressés à nous avec un sérieux désarmant : ‘’Vous ne vous rendez pas compte de ce que votre grand-père était et de ce qu'il a accompli.’’ Et ils ont commencé à nous raconter des histoires. Mon frère et moi en parlons encore aujourd'hui comme d'un moment charnière où nous avons réalisé qu'il était véritablement un athlète d'exception.

Ils n'arrêtaient pas de répéter qu'il était le joueur le plus vif sur le terrain, peu importe l'adversaire. C'était le plus agile sur ses pieds et le dribbleur le plus rapide. Personne ne pouvait l'arrêter.

Trois buts, un astérisque

Les trois buts de Bertrand Patenaude, le 17 juillet 1930, ont largement contribué à forger sa légende. Mais des décennies de travail ont été nécessaires pour faire reconnaître officiellement son triplé.

Lors de cette rencontre face au Paraguay, trois instances tiennent des statistiques officielles : la fédération internationale (la FIFA), la fédération américaine et une troisième organisation indépendante. Tous s’entendent que les buts marqués à la 10e et la 50e minute provenaient bien de la semelle de Patenaude; la fédération américaine lui attribue aussi celui inscrit à la 15e minute.

Mais la FIFA crédite celui-ci à un autre joueur, tandis que l’organisation indépendante note qu’il s’agit d’un but inscrit par un Paraguayen, contre son camp.

La confusion dans les archives entraîne un indésirable astérisque au côté de la marque de Bertrand Patenaude. Celle-ci va tenir pendant des années, même jusqu’après sa mort.

Les coupures de journaux prouvent sans équivoque que tout le monde savait qu'il avait marqué. Ils avaient même les schémas des positions où il se trouvait au moment des buts. Nous l'avions donc toujours su dans la famille. Mais mon grand-père – et cela me touche beaucoup – se déplaçait, dans les années 1960, pour dire : "Vous faites fausse route. C'est moi qui ai inscrit ce triplé en 1930." Ça a dû être très frustrant pour lui, car il n'y avait pas de bandes vidéo à consulter à l'époque, raconte le petit-fils.

Un ancien coéquipier de Patenaude a plus tard monté un dossier, compilant des témoignages, des photographies et des découpes de différents journaux prouvant que les trois buts avaient bel et bien été l'œuvre d’un seul homme. Ce n’est qu’en 2006 que la FIFA a reconnu son exploit. Enfin, justice a été faite. C’est seulement dommage qu’il n’ait pas pu le voir de son vivant.

Et si l’astérisque à côté de sa marque était restée là de façon indélébile, cela n’aurait rien enlevé à la grande carrière de Bertrand Patenaude, qui a enchaîné les succès.

L'un de ses records homologués lors de son intronisation au Temple de la renommée des États-Unis est aussi d'avoir marqué cinq buts dans un match de championnat. Au salon funéraire, ses anciens coéquipiers disaient qu'il y aurait d'autres triplés, un jour, qui seraient marqués au Mondial, mais qu'ils ne voyaient pas comment son record de cinq buts dans une finale de championnat pourrait un jour être battu.

Un homme se tient debout dans une photo d'archive en noir et blanc.

Bertrand Patenaude dans l'uniforme du club de Fall River

Photo : Courtoisie / Famille de Bertrand Patenaude

Bertrand Patenaude possède en effet plusieurs statistiques reluisantes à son dossier. Il aurait marqué 114 buts en 158 matchs, entre 1928 et 1931, dans une défunte ligue professionnelle américaine.

Sa carrière est un peu tombée dans l’oubli, même dans sa ville natale, où il n’existe pas de plaque commémorative soulignant son apport comme pionnier du soccer américain.

Possiblement parce que le soccer est un peu tombé dans l’indifférence, dit le petit-fils. Il y a eu un virage socio-économique, l’influence des vagues d’immigration s’est estompée. Après la Seconde Guerre mondiale, le football américain a pris toute la place.

Mais l’engouement provoqué par ce Mondial, organisé aux États-Unis pour la première fois depuis 1998, permet de déterrer quelques trésors enfouis du patrimoine sportif américain, comme l’exploit de Bertrand Patenaude. J’ai quelques médias américains, mais aussi de l’Europe, qui m’ont contacté pour me parler de mon grand-père.

L’équipe nationale américaine a atteint les 16es de finale lors du tournoi, une belle occasion de rappeler que la formation menée par Bertrand Patenaude, en 1930, avait atteint la petite finale pour terminer 3e.

Bertrand Patenaude est heureux d'apprendre qu’au Québec aussi, sur la terre de ses ancêtres, le soccer gagne un nouveau souffle. Nathan Saliba, Maxime Crépeau, Mathieu Choinière et Ismaël Koné, lorsqu'ils ont foulé les terrains des stades de Toronto ou Los Angeles, marchaient un peu dans les traces de Bertrand Patenaude. Il sourit quand on le lui fait remarquer.

La famille a gardé longtemps un lien avec le Québec. Mes grands-parents ont continué à parler français longtemps. On a passé des étés sur une ferme, juste à l'est du fleuve Saint-Laurent, se souvient-il.

Je passais mes étés en français. J'avais adopté l'accent québécois. Quand je parlais français, de retour à l'école au secondaire, on me disait que mon accent était trop québécois, pas assez français! J'ai gardé quelques expressions en tête.

Il lit encore bien le français aujourd’hui – et qui sait s’il ne pourra pas donner une entrevue en français en 2030, au moment de célébrer les 100 ans du triplé de son grand-père.

J’accepte le défi! Ça me laisse quatre ans pour pratiquer!

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